Au moment où quelques uns taxent cette association de congolisme, d'utiliser certaines parties de texte pour faire des démonstrations idiomatiques que seuls certains peuvent comprendre (si possible lorsqu'on vient de Brazzaville), il faut remettre les choses dans leur contexte.
Oui ce regroupement de lyricistes est bien congolais avec en plus, les Mapassa a.k.a 2Bal ou encore jimi Finger à la production, le technicien Nico, ont le palmarès n'est plus à énumérer, est un bon franchouillard. De surcroît, la plupart des invités sur cet album sont de toutes les ethnies africaines, voire antillaises ou caribéennes. Par exemple, on n'a pas hésité à contacter le chanteur de La Havane Rivero Roldan, qui se produit dans nombre d'événements (des mariages, par exemple) où l'on réclame une ambiance typiquement cubaine, et qui participe au projet mené par Nico, "Afro-Cuban Orichas Underground", qui sort bientôt chez EMI. De plus, en dehors de Tanya St-Val et Desvarieux (stars d'estime aujourd'hui aux Antilles mais qui sont tout de même des darrons en comparaison avec les Jean-Michel Rotin, Voice, Dintimil, et autres boys-bands fracassant les boîtes ici et là-bas, les plus époustouflantes étoiles de l'Afrique de l'Ouest et équatoriale sont presque présentes au grand complet. Seuls Babaa Maal, Youssou N'Dour et Angélique Kidjo (qui à défaut d'être là, obtient une petite dédicace dans "Africa By Night") sont absents, eux, les symboles de la fusion entre Afrique et Occident. Evidemment, celui qui nous fait davantage suer, c'est Koffi. Koffi le respectable. La référence. Du coup, d'autres princes de la nuit, également capables de remplir des salles entières, nous manquent terriblement : les Wenge, Extra, ou encore l'ENORME Général (Defao). Cela pour indiquer que c'est toute l'Afrique aux influences diverses qui est présente sur cet album qui signifie "Entre Nous", au sens bien plus large qu'on ne veut le faire croire. Au Sénégal, en Côte d'Ivoire, au Congo, au Cameroun, en Afrique du Sud, partout les groupes de rap fleurissent. Certains s'en sortent mieux que d'autres. Certains ont aussi les moyens techniques de mieux s'en sortir que d'autres. Mais en matière de recherche musicale et bien qu'au niveau des lyrics, beaucoup de formations s'expriment dans leur dialecte, on lorgne très souvent vers la France ou les Etats-Unis. Cette fois, c'est l'inverse qui se produit : un vrai partage des racines qui puisent leur source partout, une authentique qualité sonore, et le plus important, une musique qu'enfin toutes les générations peuvent écouter au pays sans rechigner. Car sans se voiler la face : même en écoutant bon gré, mal gré, leurs fils rapper dans leur propre langue, les parents du bled ont du mal avec cette mizik. Le rap est une musique de sauvages, c'est vrai. Maintenant, le mélange intelligent des genres et la respectabilité des invités sur cet album font qu'il s'agit là d'un divertissement pour les jeunes avec en quelques occasions des caisses à tendances Hip-Hop que les anciens ne seront plus offusqués d'écouter (sauf bien sûr pour la variation ndomboloesque proposée dans "Bissofri", mais par rapport à ça, beaucoup de parents n'adhéreront jamais). La révolution, c'est ça. Sur un continent africain où les ponts entre les générations sont de plus en plus difficiles à maintenir, beaucoup plus qu'en France par exemple, ce genre de disque fait du bien. Sans exagérer non plus la portée existentielle d'un simple Lp, cela va de soi.
Bisso parle de la guerre. Comme d'autres avant et après lui. Bisso dit aussi que 'le temps est si bref dans la peau d'un chef". Toujours avec un ton léger, ironique, comme celui utilisé par certains conteurs du bled. Comment parler autrement de la corruption sur un continent qui, dans le monde, n'a pas d'égal en la matière (sauf en Amérique latine) ?
Bisso, c'est également, en substance, le problème des fils d'exilés. La misère, ici en France, ceux du pays s'en moquent puisque sachant qu'elle est bien plus importante là-bas. Un exilé est un privilégié. Privilégié, ça signifie que même en étant un clodo errant dans le fin fond du caniveau, ici on estime que tu as plus de chances de remonter la pente qu'un clodo là-bas. L'attente que suscite un exilé ou fils d'exilé, on la voit dans le regard des autres quand on arrive sur place, au pays. "Le Cul Entre Deux Chaises", c'est aussi cette oppressante envie de ne pas finir ses jours en France, lorsqu'on a 20 ou 70 ans. On ne sait d'ailleurs pas laquelle des 2 situations est la pire.
Cela étant, Bisso est un vrai poème, avec de vrais messages, de vraies histoires, de vraies innovations et une vraie fierté... Surtout une vraie fierté.
David Keita