Mont-De-Marsan... une torpeur tranquille. Les jeunes qui zonent dès l'après-midi aux abords de la salle de concert sont venus écouter du rap. A l'intérieur, les 2 Bal (les jumeaux Doc TMC et Brother G) et les 2 Neg (Eben et les frères Kick-Low et Niro), les DJ's Masta (alias maître) et Noise, engagés pour la scène, ainsi que le régisseur/superviseur et le chauffeur/sonorisateur, attablés, se restaurant.
Conversation prévisible, les filles du mouv' émoustillent les lascars qui lancent quelques comparatifs, entre deux parts de tarte. Depuis le début de la tournée, les filles et les jets de vannes constituent les discussions de table, un jour sur deux. Une ambiance bon enfant qui donne parfois l'impression au régisseur de conduire une colonie de vacances ! II est vrai que l'âge des 2 Bal 2 Neg va de 19 à 21 ans.
"Niro et moi habitons chez notre mère, explique Kick-Low. Ce n'est pas facile tout le temps. Pour elle, l'école est le plus important. Comme elle voit que ça commence a marcher pour nous, elle est plus indulgente. "
Et Doc se rappelle : "J'ai commencé à écouter du rap à dix ans et à écrire des rimes à onze. Je suis allé à un meeting de la Zulu Nation où tout le monde se prenait la tête et soûlait les gens avec des histoires personnelles. Après, ils venaient reprocher au rap d'être divisé et moins conscient qu'avant. Je n'ai pas de leçon à recevoir, j'ai mes propres expériences et j'en suis là par ma propre volonté. "
L'association des deux groupes avec le label indépendant Crépuscule a payé. Preuve que le hip-hop doit s'organiser de manière indépendante pour survivre, sans compter forcément sur les majors. Leur titre "La magie du tiroir" (le tiroir où disparaissent les maquettes des jeunes groupes après des mois de promesses) en est la parfaite illustration.
"Si les majors venaient nous voir maintenant parce que ça commence à marcher, explique Niro, on serait tentés de rester avec Crépuscule qui nous a soutenus et qui a pris des risques. Bien sûr, si on reçoit une proposition de contrat en or, on la considère. Mais pour garder le contrôle artistique, la licence semble être la meilleure solution."
Le repas fini, le groupe se disperse : baby foot pour les uns, partie d'échecs ou de dames pour les autres. Puis c'est l'installation sur scène pour la balance. Instant sérieux où se joue le concert qui va suivre. Les rappeurs ne pourront pourtant pas s'empêcher de déconner en effectuant quelques pas de danse ridicules ou en lançant "Oh mon zgueg ! Où est mon zgueg ?" au lieu de "oh mon gang ! Où est mon gang ?" Après plus d'une heure de test, le groupe donne une interview avant d'aller se reposer dans un petit hôtel.
"Une tournée, ça fatigue, se plaint Niro. On ne dort pas assez, on se lève tôt et on ne mange pas très bien. Mais on savait que ça ne serait pas qu'une partie de plaisir. C'est un peu chiant, quand on se sent bien dans une ville, on sait qu'on ne va pas rester. Parfois, des gens très proches de moi me manquent. J'aimerais qu'ils soient là pour partager ces moments avec nous."
Les potes, la famille, voilà à quoi on se raccroche quand on vient des quartiers populaires délabrés de la banlieue sud. Les 2 Bal 2 Neg ont la chance d'en sortir et d'aller voir ailleurs. Pendant ce temps, les autres tiennent toujours les murs de la cité. "On avait un morceau, "Ghetto paradise" qu'on a laissé tomberà cause de "Gangster paradise" de Coolio, se remémore Doc. On y disait que malgré la merde et les flics, on se sentait bien chez nous et qu'on n'avait même pas besoin d'aller voir ailleurs. Mais si je suis en tournée, c'est que j'ai eu besoin d'en sortir."
Retour à la salle où la première partie, OMG, se démène correctement, suivie par un show de danseuses. Entre 250 et 300 personnes se sont déplacées, pas mal pour une petite ville comme Mont-De-Marsan ! Dans d'autres villes plus importantes, le groupe a fait le plein. La salle est plongée dans le noir, le public s'est massé devant la scène. Pendant ce temps, le groupe fait sa prière rituelle et collective dans sa loge. Premiers craquements de vinyle, musique sombre et tendue, digne du meilleur des films d'angoisse, premiers scratches, arrivée massive des cinq rappeurs qui envahissent la scène sous les lumières qui s'allument. Le beat claque sous les mains agiles des deux DJ's, capuche jusqu'au nez. Impression immédiate de puissance, tant les cinq savent occuper l'espace. Les mots font mouche à tous les coups. Niro, "le putain de nègre qui a la boule à zéro ", démarre les hostilités avec "Accepte mon concept".
"Negro est devenu un mot usuel et pas du tout négatif dans le langage des cités, précise Niro. Même ma mère l'a compris !" Les voix enragées ou vicieuses se succèdent et se chevauchent dans un désordre savamment dosé. Vague chorégraphie, fausses engueulades, enchaînements... lorsque les cinq donnent des coups de pieds dans le aide en gueulant "kicke", ça tue !
Au milieu du concert, les deux DJ's se lancent dans une enfilade ingénieuse et virtuose de sons. Masta excelle dans le scratch, Noise la joue acrobatique, passant d'une platine à l'autre en tournant sur lui-même, de dos et avec la bouche. "Il y a toujours une part d'improvisation dans le concert, en fonction de ton humeur ou du public. Ça se ressent sur les arrêts, les scratches et les cuts, concède Masta, le producteur qui monte. Je faisais le DJ dans des soirées et j'étais dans un groupe, L. R., de la Mafia Underground. Avec Tefa, on a monté notre unité de production, Kilomaître. Ça a été dur, pas mal de merguez frites pendant des mois, mais maintenant j'en vis. Les influences sont inévitables, dans tous les styles de musique. Quand on sample, ce n'est pas du plagiat. Jimi Hendrix, John Coltrane ou Duke Ellington ont samplé à leur façon, puisqu'ils étaient influencés par d'autres. D'ailleurs les producteurs de rap jouent de plus en plus des instruments. Je ne me limite pas au funk, à la soul et au jazz pour mes samples. Je pioche aussi dans le rock et les musiques de films. II y a tellement de samples qui ont été pris qu'il faut savoir chercher ailleurs. Avec les 2 Bal 2 Neg, on ne peut pas acquérir des automatismes parce qu'on travaille toujours de manière différente. Parfois, il faut s'adapter à un texte, parfois je crée la musique d'abord."
Les premiers rangs sont hystériques et scandent les refrains de la plupart des morceaux. Un rappel s'impose devant un tel déchaînement. Les 2 Bal 2 Neg savent que la date parisienne de cette tournée sera décisive, cela ne les empêche pas de se donner à fond en province. Dernières salves impeccables avant de recevoir les fans qui veulent les photographier, se faire dédicacer une affiche ou discuter avec eux.
"je ne m'attendais pas à trouver autant de gens qui aiment le hip-hop et qui aient conscience des mêmes problèmes que nous, avoue Niro. Les villes sont différentes mais l'état d'esprit est souvent le même. Je me suis rendu compte de la portée réelle des textes. Désormais, je pense que cela influencera mon écriture. C'est vrai qu'on ne sait pas toujours comment les gens peuvent interpréter nos textes. On a joué à la prison de Fleury-Mérogis. Ça a été une expérience traumatisante : on a même retrouvé un pote d'enfance qui allait en colonie de vacances avec mon frère. Les prisonniers étaient très attentifs aux textes. Imagine quand on a joué notre morceau sur tous nos potes qui sont tombés, "1oo degrés à l'ombre" ! Ça me pousse à être encore plus scrupuleux et réfléchi dans mes textes. D'ailleurs, on en discute de plus en plus entre nous."
11 heures 30, il n'y a pas grand monde dans la salle à manger de l'hôtel pour le petit déjeuner. Les retardataires grignotent quelques précieuses minutes au fond du lit ou s'éternisent sous la douche. A midi tout le monde a enfin rejoint le camion qui va filer sur Agen. La majorité finit la nuit sur la route. Deux heures après, on entre dans un Agen désertique et pluvieux. Un dimanche comme un de ceux que les 2 Bal 2 Neg ont trop connu en banlieue parisienne.
"J'habite en banlieue sud, à Vitry, dans le quartier des cités toutes cramées, entame Kick-Low. Je remercie ma mère pour m'avoir donné une bonne éducation et m'avoir poussé à continuer l'école. Quand tu habites dans un quartier où les grands se font de la thune en dealant, c'est tentant de s'y mettre. Personne n'est là pour te dire d'arrêter les conneries. Maintenant, il n'y a plus aucune morale. Tu niques la vie, tu prends ce qu'il y a à prendre. J'ai croisé un gosse de 14 ans de mon quartier qui venait de revendre un vélo qu'il avait chouré. Ça me fait de la peine parce que ses parents se saignent pour lui payer une école privée. il est important que le rap apporte un message positif et ne fasse pas croire que le crime est le bon chemin. "
Doc poursuit : "Dans toute cette merde, il est urgent que les relations entre les flics et les jeunes changent."
Et Kick-Low de conclure :"A la cité, les mauvais rapports entre les jeunes et la police, c'est presque une question de culture. On ne s'aime pas, c'est viscéral. Le dialogue n'est plus possible. Tu le sais depuis tout jeune. Mais il y a des flics qui font bien leur boulot. J'ai même rencontré un DJ de hip-hop qui est flic ! Je le respecte."
Salle, balance, hôtel... Les jours se suivent et se ressemblent. Le groupe joue devant à peu près autant de monde que la veille. Ambiance bizarre : le concert se déroule en fin d'après-midi. Sur scène, Driss, rappeur d'OMC, le groupe qui ouvrait la veille, est venu rejoindre les parisiens sur scène. Succès. Le groupe s'enferme ensuite dans sa loge pour un récapitulatif en privé des erreurs. Les voix s'élèvent au travers de la porte close. La prochaine date devrait tenir compte de cette petite réunion.
Le groupe emmène quelques fans au restaurant histoire de poursuivre les discussions. Il y a là des jeunes d'origine algérienne et marocaine. La conversation démarre sur la situation dramatique de l'Algérie et sur l'absence de liberté d'expression au Maroc. Quelques membres des 2 Bal 2 Neg leur posent des questions avant de parler de leurs origines.
"Certains rappeurs américains se revendiquent afro-américains. Pour moi, ils sont plutôt américano-africains. ils ne savent même pas de quel pays d'Afrique ils sont originaires, soutient Brother G. Moi je peux dire que je suis afro-européen parce que je connais mes origines zaïroises. Ce ne sont pas mes parents qui m'ont donné la culture zaïroise parce que eux, ils ont voulu s'intégrer à tout prix. Et à l'école, on ne fait pas de détail et on apprend à tout le monde que nos ancêtres sont les gaulois ! J'ai donc compris qu'il fallait que j'apprenne par moi-même d'où je venais. Avec Passi du Ministère A.M.E.R., Arsenik, Benji des Neg Marrons, Mystik et les 2 Bal, on a formé un collectif de rappeurs congolais. On a samplé de la musique zaïroise et on a fait un morceau sur l'union de toutes les ethnies du Zaire."
Réagissant au projet de loi Debré qui traite les étrangers comme du bétail et les citoyens français comme des vichystes, et sous l'impulsion de Masta, et du réalisateur Jean-François Richet ("État des lieux", "Ma 6-té va craker"), un maxi devrait être enregistré sur le sujet. "On dirait que la droite nous a lancé un défi," lance Doc. "Comme s'ils nous disaient : "Maintenant qu'on a le pouvoir, est-ce que vous allez vous bouger le cul ?" On nous a demandé de participer à ce projet contre la loi Debré mais je préfère faire quelque chose contre toutes les lois racistes, aussi bien celles de Joxe qui est de gauche."
Et Niro de conclure :"La plupart des gens qui votent pour le front National ne sont pas racistes ou alors sont des racistes qui s'ignorent. Et c'est encore pire." Des partis traditionnels qui appliquent timidement les idées développées par Le Pen, n'est-ce pas ça, le pire ?
Philippe Roizès